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Eclats.
Irruption de lumière sur noir définitif. Naissance, mort,
droit dans vos yeux, nerfs, tête et corps. Rappelez vous : la vie
...la violence est toujours odieuse.
Qui voit l'oeuvre de Touhami Ennadre pour la première fois éprouve
une sensation forte. Vous ne resterez pas indifférent, réservé,
calme. Ou bien vous fuirez, refusant de regarder votre image et le monde,
ou bien vous serez en arrêt, médusé et forcé
de réagir devant le tragique de l'existence. La commotion qui vous
émeut n'est pas porte-malheur, elle ne se complaît pas dans
la souffrance, mais travaille à votre délivrance : sa finalité
cathartique est éclatante.
Ce qui frappe devant cette oeuvre est l'unité du projet plastique,
la nécessité qui le traverse. Ennadre part, dit-il, du principe
qu' "il faut donner. Il faut être vraiment vrai. Ca déchire.
Ca amène un tas de choses que vous ne connaissez pas. C'est ça
ou rien. " Il essaie de trouver le "réel le plus réel"
: "la lumière est le réel du plus réel, c'est
la seule chose qui m'obsède. "Il affirme aussi qu'il "ne
sait pas ce que c'est que la photographie". "Je ne suis pas
photographe. La technique n'a aucune importance, c'est tout au plus un
moyen." L'essentiel est ailleurs : conjurer "la violence, la
misère et la mort". Afin que le lecteur ne se laisse pas piéger
par ces propos, quelque peu heurtés et faussement contradictoires,
comme en tiennent souvent les artistes qui cherchent à résumer
ce qui est en jeu dans leur art, il importe que nous fassions montre d'
un peu de patience pour démêler quelques-uns des fils de
cet entrelacement de désir, de volonté, de rêve, de
travail et de vie qui "sous-tendent l'oeuvre". "Fils",
"entrelacement de fils qui sous-tendent l'oeuvre". Ce registre
métaphorique vient-il nous suggérer de commencer par le
commencement, même si tout, en définitive, demeure mêlé
? L'oeuvre qui nous occupe ne s'efforce-t-elle pas en effet à chaque
moment de son développement de retrouver l'originaire, de restaurer
l'image d'un passé enseveli et d'en manifester la présence?
Ne puise-t-elle pas son énergie dans le passé au futur du
présent?
Dans quel univers Ennadre a-t-il ouvert les yeux ? A propos d'un artiste
du visuel, la question dépasse largement l'anecdote. Où
a-t-il vu sa première lumière ? Il est né en 1953,
au Maroc, à Casablanca, dans une maison de la médina, vieux
quartier traditionnel et populaire, où sa mère faisait des
tapis. N'imaginons pas une villa marocaine cachant jalousement son patio,
sa fontaine, ses fleurs, ses arcs à lambrequins ou ses moucharabiehs
aux regards indiscrets, mais une toute petite maison : quelques pièces
exiguës, pas de fenêtres, une seule lucarne voilée dans
un recoin. Partout le noir, éclairé parfois d'une bougie,
et , unique appel de lumière, une modeste terrasse sous le toit,
réservée au métier à tisser de sa mère.
Son premier rapport avec la lumière, et l'art tout à la
fois, fut donc bien le tapis, vu de très près, où
les fils de laine s'entrecroisaient au rythme des mains et des yeux de
sa mère. Quand le temps pressait, il fallait souvent achever le
travail à la lueur des étoiles, scintillantes dans la nuit.
La première émotion plastique d' Ennadre, l'archétype
de sa vision, fut une image maternelle focalisée sur les seuls
points de lumière arrachés au noir de la maison. Il n'oubliera
jamais cette image primitive qui rythme encore son temps et qu'il cherche
à ressusciter, épreuve après épreuve, dans
chacune de ses photographies. Qui connaît la vivacité de
la tradition artisanale, aujourd'hui encore vivante dans un pays comme
le Maroc, comprendra que , si, comme il le dit, Ennadre n'a fréquenté
"aucune école d'art , et encore moins de photographie",
la formation de sa sensibilité remonte loin dans une culture millénaire.
Lorsque, enfant, il souhaitait quitter le monde intérieur et privé
de la maison, une seule solution s'offrait à lui : la rue. Ruelles
grouillantes, où il faut serpenter, se faufiler, parfois au corps
à corps, et improviser des trajectoires invraisemblables où
la ligne droite est toujours le plus long chemin. Dans cet espace de circulation,
tout est, à chaque instant, à conquérir.Aucun itinéraire
n'impose son tracé, et qui perd sa place ne la retrouve pas. Donc,
adapter sa vitesse à l'évolution des circonstances et lorsque
l'on désire aboutir quelque part ou obtenir quelque chose, construire
un plan d'approche centré sur son but, viser, se concentrer, faire
le vide autour de soi et, dans un mouvement aussi précis que rapide,
se saisir de ce que l'on recherche. On imagine le sort des enfants, et
leur envies tenaillées par la pauvreté. Combien de fois,
bien avant l'âge de raison, Ennadre a-t-il dû rêver
de voler une orange : la repérer, ne voir que celle qui était
à sa portée, faire le noir sur le tas qui ne devait surtout
pas s'écrouler, contrôler les regards vigilants des adultes,
foncer au but, la saisir et à toute vitesse, en cachette, se réfugier
dans l'ombre noire et protectrice de la mosquée, ou de la maison,
comme un voleur. Pure fiction : trop bon fils et trop honnête, Ennadre
n'a jamais volé d'orange. Il se rattrape aujourd'hui, à
vos dépens, et pour votre plaisir, avec son Hasselblad.
Si voir dans une oeuvre la simple manifestation sensible de la biographie
de son auteur procède d'une esthétique lourdement réductrice,
signaler quelques points forts de vie, fondateurs de la genèse
et du développement de l'élan créateur, s'impose.
Dans cet esprit, nous venons d'évoquer l'espace subjectif et les
habitudes mentales originaires d'Ennadre, ainsi que le style cognitif
et la culture où ils s'enracinent. Mais, l'oeuvre seule nous intéressant,
abandonnons Ennadre à son enfance et retrouvons-le au moment où
il a pour la première fois un appareil photographique dans les
mains. C'était à Paris, en 1975. Entre-temps, son père,
boucher au coeur de la médina, était venu chercher du travail
dans une fonderie de la banlieue parisienne où il perdra les yeux.
Ennadre n'avait que sept ans quand intervint, pour lui qui "n'avait
jamais vu la neige", le grand voyage, l'arrachement, la transplantation
qui en fera, bien plus tard, un habitant de Paris et , en 1986, un citoyen
de nationalité française. Ne sachant de l'arabe que ce que
l'on en parlait à la médina, l'école communale française
l'initia, tant bien que mal, à écrire le français.
Cette immigration dans une autre langue s'opéra avec douleur, et
à la marge de la société. Comment, en situation d'éclipse
de la langue maternelle et d'accouchement difficile de la langue d'adoption,
exprimer à leur juste mesure les effets de violence de sa nouvelle
vie, propres à toute une génération d'Africains du
Nord ? Ennadre fit comme les autres : il "galéra" et
mobilisa sa force vitale et ses espoirs dans le football. Si on l'en croit,
c'est la pratique de ce sport qui a constitué sa véritable
culture, dans la rue et le combat ; il y a vu la seule façon de
s'en sortir, d'être entre amis et de se constituer une tactique
et une stratégie offensive capable de l' armer contre les violences
de la vie. Le "foot", qu'il pratiquait déjà dans
la médina de Casablanca, lui a "tout appris", notamment
le type de regard qu'il exploitera ultérieurement en photographie.
Il ne shoote, ne déclenche son appareil, qu'après avoir
driblé, rusé s'il le faut, au moment juste pour que l'on
ne voit vraiment le but que lorsque le ballon est dans le filet. La vie
a fait qu'Ennadre n'est pas devenu footballeur professionnel, c'est son
grand regret : il ne photographie que pour réaliser son rêve
de jeunesse : réjouissons-nous de cet incident de carrière
!
Les problèmes allant néanmoins croissant, sa mère,
après lui avoir offert un orgue électrique auquel il dut
renoncer parce qu'il réveillait son père, eut l'idée
de lui procurer un appareil photographique. Pourquoi ? Occuper son fils,
le détourner des dangers, canaliser son énergie, certes.
Mais quelque chose de plus profond venait de se passer, car rien ne le
destinait alors à la photographie, pas la moindre envie consciente.
Il faut dire qu'à ce moment-là, sa mère venait de
ressentir les premiers symptômes de la maladie qui allait la foudroyer.
"Existe-t-il, se demande Ennadre, chez quelqu'un qui sait qu'il va
mourir, le désir de se transmettre ?" Pour seule réponse,
constatons qu' avec ce premier appareil il prit des photographies de sa
mère et de ses amies. Cette femme, ne le sachant que mystérieusement,
associa définitivement son agonie et sa mort aux premières
tentatives photographiques de son fils. La mort qu'il venait de vivre
de l'intérieur pour la première fois, cette mort qui l'a
"englouti", "effondré" et "fait basculer
dans la solitude", devenait soeur jumelle et complice de la naissance
de la photographie en lui. Cela, il se le rappelle aujourd'hui, encore
et toujours, toutes les fois qu'il approche un appareil, un négatif
ou du papier : "J'ai toujours été escorté par
mon passé, ma solitude et ce que j'ai vécu. C'est idiot,
mais je ne peux jamais parler de mon travail sans parler de ma mère,
parce que je viens de quelqu'un. J'ai été témoin
de sa vie, et mon oeuvre n'est qu'une espèce de témoignage
de cette personne que j'ai connue. Evidemment, vous ne pouvez comprendre
; c'est comme mon travail, il faut vraiment vivre avec. Les gens veulent
comprendre tout de suite ce que je fais, mais on ne peut rentrer tout
de suite dans mon travail. Moi, ça m'a pris des années."
Photographie du cercle de famille, images brèves de banlieue :
Marocains, Portugais, et Yougoslaves qui égorgent des cochons.
La première photographie extérieure fut prise à Londres
: un clochard, avec sa bouteille, essayant d'attraper un pigeon, comme
Ennadre, avec son objectif, tentant d'attraper son image, en se rapprochant
le plus possible. Apprentissage sur le tas, sans maîtres ni connaissances
techniques. Tâtonnements, improvisations, bricolage: gageons qu'il
ignorait tout, comme aujourd'hui probablement encore, des notions de base
exposées dans un manuel élémentaire de photographie.
Qu'importe ! Il a reconstruit tout cela à sa mesure, au gré
des nécessités, des circonstances. Il s'est forgé
non pas une technique, qui, en tant que telle, devrait être transmissible,
mais une approche personnelle, faite de ratages successifs, de flous non
désirés, de négatifs bousillés et d'épreuves
catastrophes qu'il jeta, qu'il perdit. Loin de toute assimilation des
notions théoriques et des règles du jeu classique, il créa
un protocole photographique inhérent à sa vision et régi
par sa seule "obsession" de la lumière. A titre d'exemple,
je ne lui connais qu'un "professeur" de photographie. La leçon
fut unique et ne dura pas trois secondes. Il lui doit cependant beaucoup.
Appelons-le le "professeur -malgré lui" ou le "professeur
par effraction". Un jour, alors qu'il développait, avec des
moyens de fortune, dans un labo improvisé, des négatifs
morts-nés, il ne sait qui, par inadvertance, ouvrit la porte et
s'excusa. La lumière entra, noircissant les papiers. Ennadre venait
de faire connaissance avec la lumière en photographie, la sienne.
Il n'oubliera pas. Rideau, et travail à refaire, par-delà
conventions et préjugés.
Entre ces balbutiements et son départ pour l'Asie d'où il
ramena son premier travail exposé : Les Mains, le Dos, les Pieds,
deux voyages méritent un temps d'arrêt. Casablanca d'abord,
où il se rendit pour enterrer sa mère. Il voulut photographier
son déchirement, l'infini de sa douleur, qu'il vit en regardant
sa tante qui enlaçait l'une de ses soeurs. Il ne "pouvait",
j'ajoute : il ne voulait ni ne devait, "prendre leurs visages"
: il photographia les mains de sa tante "de très près",
ces mains qui incarnaient à elles seules le poids de la douleur
de la famille.
Un détour par New-York ensuite. Il y fut hébergé
dans une maison où il eut accès à une importante
bibliothèque spécialisée dans l'histoire de la photographie.
Il regarda tout, très vite, dans le désordre, et comprit
qu'il devait continuer ou, plutôt, décida de commencer à
prendre le "moyen" photographique au sérieux. Il fut
émerveillé par les pionniers de la photographie qui travaillaient
sur des plaques, des négatifs très grands, et établissaient
un rapport nouveau avec la lumière. Mais après, il sentit
que l'histoire de la photographie n'était pas sa tasse de thé
à la menthe. Le portrait posé, l'intimisme familial, l'enquête
sociale, les scènes d'ambiance, le paysage, toutes les formes de
reportages et de documentaires, la mode, la photographie esthétisante,
la photographie d'art, les photos-montages, les clichés chocs et
chics de la pub et le reste, la grande tradition de l'instantané,
rien de tout cela ne lui parlait vraiment. La raison est suffisante pour
préférer qu'il n'en parle pas et à côté,
ailleurs, à sa manière, poursuive son chemin. Expliquer
pourquoi Ennadre éprouve peu d'affinités avec les héros
de la photographie contemporaine ne présente qu'un faible intérêt
pour qui s'interroge sur la logique spécifique de son oeuvre. Quand
le lecteur sera plus familier avec elle, il comprendra de lui-même
pourquoi Ennadre ne se considère pas comme photographe, mais dit
rechercher ce qui "n'est pas photographiable". Evitons controverses
d'écoles et malentendus et confrontons-nous aux images, au processus
de création qui les sous-tend, comme les fils sous-tendent la beauté
du tapis.
Prise de vue, développement, sélection sur planches-contact,
analyse des épreuves de travail et grand tirage ne forment qu'un
seul et même acte, que l'on doit appréhender comme une totalité.
Ennadre effectue lui-même chacune de ces opérations interdépendantes
et les intègre dans une démarche qui leur confère
une unité. "Au commencement était l'action", disait
Faust. Ennadre s'explique : "Je fais passer mon oeil avant le viseur.
Le viseur, c'est comme un trou de serrure : on voit ce que les autre font,
mais on n'est pas dans l'action. Pour être dans l'action, j'ai enlevé
le viseur de mon Hasselblad." Cette privation de viseur lui apporte
une double liberté : celle des yeux, qui regardent directement
la section d'espace à réfléchir sur le négatif,
et celle des mains, qui orientent l'objectif, selon des directions variables
à l'infini, pour décider du meilleur angle. L'appareil est
remis à sa place, celle d'un oeil que les gestes du photographe
déplacent au gré de la figure recherchée, se livrant,
autour et, pour ainsi dire, à l'intérieur de la scène,
à une sorte de danse rituelle, en quête du "moment clair
et net" où, "approchant de très près"
l'objectif du sujet, il déclenche. "Les objets en relief vus
de tout près, d'un seul oeil, produiront l'effet d'un tableau parfait",
écrivait Léonard de Vinci. Encore convient-il, avec un appareil
photographique, d'avoir "le viseur dans la tête", d'être
"son propre télémètre" et de disposer d'une
connaissance intuitive du cadrage, fruit de nombreuses années d'essais
et de travail. Un tel parti-pris laisse entendre qu'Ennadre s'est forgé
une perception photographique propre, liée à l'utilisation
d'un objectif à focale constante : le grand angle, et lui seul,
opérant, qui plus est, de façon extrêmement rapprochée.
Grand angle, non pas pour élargir le champ de vision, mais pour
"s'approcher". De quoi faire frémir les puristes. En
usant en sens inverse et contre-nature de ce type de focale destinée
à l'architecture, Ennadre forme son image et, à ce stade
de son travail, aplatit considérablement l'effet de profondeur
et de perspective. Ce n'est possible que parce que la photographie ainsi
traitée n'atteindra son état définitif que lors de
l'agrandissement où, nous le verrons, Ennadre lui impose relief
et lumière. Le grand angle, en fonction de la direction donnée
au rayon central, induit une légère distorsion qui, contrôlée,
contribue à former l'image négative. On voit mal comment
un tel protocole de prise de vue permettrait d'établir les mesures
et les réglages traditionnels : la vie va trop vite pour que l'on
perde son temps à changer les objectifs et à en tourner
les bagues. D'où il résulte que l'appareil est définitivement
immobilisé sur la vitesse maximale et sur un diaphragme moyen,
pour la netteté. Mais objectera-t-on, comment avoir assez de lumière
en toutes circonstances ? Ennadre répond en harnachant son appareil,
en haut et en bas, de deux torches électroniques dont les lumières
convergent au point d'intersection entre le centre du sujet et le rayon
central de l'objectif. Qu'il fasse jour ou nuit, il travaille avec sa
lumière, toujours la même, et nécessairement orientée
par la position de l'objectif, ce qui lui permet d'anéantir les
ombres, le rayon central étant perpendiculaire au sujet, ou d'en
tirer partie en les accentuant à dessein, jouant alors sur la position
de l'oeil lumineux dans l'espace, l'appareil.
Ennadre développe ses pellicules en tenant compte des circonstances
de sa prise de vue ; il obtient des films et des planches-contact d'un
format (6 cm x 6 ) trop petit pour la suite de son travail. Aussi, après
une première sélection, tire-t-il en série des épreuves
de travail (24cm x 30) afin de les analyser, évaluer et sélectionner.
Il ne s'agit pas d'oeuvres, mais de simples tirages sur papier, plats,
sans relief ni réelle lumière, où l'effet de perspective
est écrasé. Brouillons, esquisses, forme embryonnaire de
l'oeuvre qui n'est pas encore née à la lumière. Après
examen, la plupart de ces épreuves seront abandonnées :
le choix est draconien. Dès ce moment, Ennadre constitue parfois
des paires et des triptyques. Et, pour les élus, le grand travail
commence. Il prend ici encore ses distances avec la photographie traditionnelle
où un laborantin consciencieux, à condition de respecter
les instructions reçues, se montre capable d'effectuer un tirage,
alors qu'avec Ennadre le temps intervient en force entre les différentes
opérations, et surtout pendant l'agrandissement. Cette temporalité
s'apparente plus à celle des arts plastiques qu'au temps instantané
des photographes.
Mais revenons au négatif retenu : il se présente comme la
puissance d'une oeuvre non encore passée à l'acte ; il lui
manque en effet la lumière. Sorte d'image virtuelle, l'oeil et
la main de l'artiste accoucheront l'image. Ici, la manière d'Ennadre
est fille de celle des peintres de la Renaissance qui cherchaient à
déterminer le contour de leur figure, sa "circonspection",
sa "composition" et enfin la "réception des lumières",
selon la terminologie d'Alberti dans son De Pictura (1435). Le premier
acte revient à dessiner le contour de la figure au centre de l'image
à l'aide d'un masque destiné à faire disparaître
l'accessoire dans le noir. "Je suis un peintre dans le noir",
dit Ennadre dont la palette est riche de noirs qu'il utilise pour délimiter
les sujets et structurer l'image avec des lignes et des surfaces. Le noir,
c'est "l'autre", la place de l'autre, la vôtre, la mienne
: il permet à notre vision de se repérer, d'apprécier
la diversité des variations de densité entre les valeurs
grises et blanches. Il n'a rien de funèbre, mais se comporte comme
un éclairage qui donne le relief et le modelé, la profondeur
désirée, grâce à un savant contrepoint entre
le clair et l'obscur, entre les lumières et les ombres, rappellant,
par moments, des oeuvres comme celle de Caravage, en peinture, de Murnau
ou de Dreyer, au cinéma. La composition, quant à elle, établit
l'harmonie entre les valeurs : elle dose le blanc,"éclat extrême
de la lumière" (Alberti), la gamme des gris et le noir qui
seront projetés sur les surfaces délimitées par un
jeu subtil de caches, touche par touche, et donc la quantité de
lumière. Commence alors la valse-hésitation des masques
qui se superposent, évoluent, sur le papier et dans l'espace, chacun
disposant d'un temps de lumière propre, d'une place, d'une forme
et d'un mouvement. Cette séance de magie calculée occupe
de longues heures, des journées entières, et aboutit à
un tirage grand format (130 cm x 160 ), l'exemplaire de vision, dont l'analyse
permettra d'établir les suivants, compte tenu de la correction
des dernières imperfections, perceptibles seulement à ce
format.
Mais revenons à la maison natale d'Ennadre : ce lieu où,
souvenons-nous, la lumière venait d'en haut illuminer le noir,
c'est aujourd'hui son laboratoire, l'antre de son alchimie. Il s'y comporte
en dessinateur, compositeur et sculpteur de lumière, inventant
des pratiques nouvelles pour fixer dans ses images les intensités
lumineuses devenues temps d'exposition. Foncer ici, noircir, éclairer
là, blanchir, ombrer, dessiner les masques, les lignes et les surfaces,
aménager les transitions...Autant d'opérations qui font
de chaque tirage une oeuvre unique ; les autre auront un air de famille
avec leur modèle, mais garderont leur différence et leur
identité propre. Les photographies que l'on peut voir en petit
format, ici ou là ne sont que de simples reproductions, comme on
en fait pour les tableaux.
Notre évocation de la technique d' Ennadre s'est limitée
à ce qui éclaire sa manière, son style et sa poétique.
Lorsqu'il parle de son oeuvre, il l'appelle son "travail", la
vivant comme une activité physique et spirituelle, la seule à
laquelle il se soit vraiment tenu dans sa vie. Ni loisir, ni divertissement,
ce travail, sans jamais perdre l'unité du projet initial, a cependant
ses périodes. Séries, sujets ? Thèmes conviendrait
mieux, non pas dans le sens scolaire, mais définis dans un registre
métaphysique, intemporel et mythique, comme lorsque Picasso confiait
à Malraux qu'il "ne croyait pas aux sujets, mais croyait aux
thèmes -à condition de les exprimer par des emblèmes..."
Il appelait thèmes "la naissance, la grossesse, la souffrance,
le meurtre, le couple, la mort, la révolte, peut-être le
baiser...Ils viennent de plus loin que la civilisation. "
Chronologiquement, les thèmes d'Ennadre sont les suivants :
1976 : enterrement de sa mère, cimetière, premières
mains, Casablanca (la mort)
1978-1982 : Les Mains, Le Dos , Les Pieds, Asie (le corps)
1982 : Accouchements, l'Hôtel-Dieu à Paris (la naissance)
1983-1985 :Les Abattoirs, Stockholm, Münich, Marrakech (la violence
et la mort)
1985-1990 : Les Morts exhumés du Vésuve, Pompéï
(la mémoire et la mort)
1987 : L'Empreinte du pendu, région parisienne (le suicide ou le
meurtre)
1990 : Les Fresques de Lascaux (la naissance de l'art)
1991 : Vestiges paléontologiques,Karlsruhe, Messel (l'origine)
1992 : Pêche et poulpes, madragues, Al Madrhabath en arabe, Détroit
de Gibraltar (la violence et la mort).
1993-1995 : Transe (Le Bénin, Haïti).
1995 : Alhambra (Espagne).
1996 : Ah ! mi toro ! (Arles, France).
Notre lecteur a déjà senti qu'Ennadre, lorsqu'il précise
que tous les sujets auxquels il touche "ont rapport avec la mort",
fait un gros plan sur le centre de gravité de son oeuvre. La mort,
au vif de son intérêt, n'est pas abolition, vide, fin ou
néant ; elle n'évolue pas dans le crépusculaire,
le morbide, le macabre ou l'infernal, pas plus qu'elle n'en appelle à
un quelconque Au-delà. Les religieux, quel que soit leur Coran,
le laissent froid : il ne voit en eux qu'illusionnistes jouant à
cache-misère et dangereux pourvoyeurs de violence et de fanatisme.
Aucune place pour l'infini dans ses images qui, "s'approchant au
plus près", plongent dans le noir les perspectives lointaines,
ni pour le fantastique, parce que son espace est celui du tragique. La
mort qui oeuvre dans son travail se définit par la vie, "ensemble
des fonctions qui résistent à la mort", d'après
le médecin Bichat, la "mort-vie", dirait Ennadre. Seul
compte l'accord, problématique et tragique, entre ces deux aspects
d'une même réalité qu'il ne saurait être question
de reproduire, mais de "former" de figurer et de vivre. Non
pas mort-coupure, mais mort structurante de la vie, vie structurée,
"donnant vie à la vie". Vivre avec la mort un rapport
d'affinité apaisante, de complicité, comparable à
celui qu'évoquait Mozart, écrivant à son père
: "Comme la mort ( à y regarder de plus près) est le
vrai but de la vie, je me suis, depuis quelques années, tellement
familiarisé avec cette véritable et parfaite amie de l'homme
que son image non seulement n'a plus rien d'effrayant pour moi, mais m'est
très apaisante, très consolante." Constatant que "l'Occident
refuse la naissance et la mort", Ennadre croise la pensée
du Barthes de La Chambre obscure. Notes pour la photographie: "car
la Mort, dans une société, il faut bien qu'elle soit quelque
part ; si elle n'est plus (ou est moins) dans le religieux, elle doit
être ailleurs : peut-être dans cette image qui produit la
Mort en voulant conserver la vie. Contemporaine du recul des rites, la
Photographie correspondrait peut-être à l'intrusion, dans
notre société moderne, d'une Mort asymbolique, hors religion,
hors rituel, sorte de plongée brusque dans la Mort littérale.
La Vie / la Mort : le paradigme se réduit à un simple déclic,
celui qui sépare la pose initiale du papier final.
" Déjà lors de l'enterrement de sa mère, les
premières photographies d'Ennadre n'avaient rien de funèbre
: ni larmes, ni cercueil, mais résistance de la douleur dans les
os et la peau des mains crispées par la souffrance. Affirmation
de la vie dans l'immanence de sa condition tragique. Cette expérience
cruciale de la mort devait se prolonger loin, loin dans l'espace et dans
le temps : ce fut alors le long voyage en Asie et Les Mains, Le Dos, Les
Pieds. L'intention première était de "faire un travail
sur le corps", le corps immergé dans la vie, et surtout pas
le corps en train de poser. Où rencontrer des situations adéquates
au projet ? L'Asie, sa marée humaine dans les rues et les trains
lui semblèrent à la hauteur de son attente, d'autant plus
que le grand éloignement et les difficultés matérielles
de l'entreprise lui procuraient l'effet de distanciation propice à
l'effort de concentration nécessaire. Pas question de représenter
la souffrance à la manière d'un reporter, ni de se livrer
à l'étalage complaisant de la misère humaine, mais
extraire la figure de la souffrance elle-même, celle qu'il ressent
chez les autres et en lui-même. Il se mit donc en demeure d'être
prêt pour les "rencontres vraies" qu'il espérait,
afin de "figurer" le corps de cette souffrance dans sa pyramide
de lumière. Mains entrelacées, mains tendues, dont les lignes
impriment le temps, comme le sillon la terre. Empreintes digitales enluminées.
Os et peaux parcheminées, au vif de la souffrance. Mains arrachées
aux ténèbres : luminescence magique. Qui fixe ces mains
avec des yeux aussi pénétrants que ceux avec lesquels elles
vous regardent et se laisse capter par les points, petits espaces et traits,
blancs, gris ou noirs, du jeu des valeurs de la lumière verra que
l'on est bel et bien en-dehors de toute perspective réaliste. Chaque
touche de lumière est pure volonté d'artiste, réflexion.
La logique n'est pas celle de la reproduction, de la représentation
ni même de l'expression, mais celle de l'imaginaire. A-t-on vu ailleurs
que dans le Dos de lumière une telle descente de colonne vertébrale,
plissée comme une montagne érodée, violemment éclairée
par une torche éteinte que tient un bras aux veines torturées
et qui plonge la tête toute proche dans un noir pour le moins énigmatique
? Mais où est donc la photo ? Il n'y en a plus. Nous sommes presque
devant une eau-forte, une gravure à la manière noire, un
dessin à l'encre de Chine, un tableau, que sais-je ?
Irruption du corps dans la vie : lors des Accouchements à l'Hôtel-Dieu,
Ennadre se confronta à la naissance. Chairs en tension, fers et
crânes forçant la vie. Cet enfant, juste sorti du ventre
de sa mère, yeux et poings fermés, bouche ouverte, cri sur
le monde après son premier combat au corps à corps. Cet
autre, marqué du noir originaire, aux formes encore distendues,
qui s'ébat dans le miroitement clair-obscur du sang. Et, parce
que "la naissance, c'est déjà la mort", la sidérante
beauté magique de cette petite forme, déjà plus totalement
humaine, couchée dans l'éternel sommeil, ensevelie dans
le noir qui dessine le contour de son corps plissé de lumière,
presque momifié, pétrifié dans le silence, comme
un destin: Moïra. On s'arrêtera aussi sur ces boules de lumière,
astres scintillants, qu'Ennadre créa pour nous, les découvrant
dans les placentas irrigués par un enchevêtrement de vaisseaux,
vivants comme le bouillonnement du monde.
Ennadre, dans un autre registre, s'est affronté au sang et à
la chair, aux corps meurtris, tués et dépecés des
bêtes dans la violence des abattoirs : "C'est fou, comme les
bêtes savent qu'elles vont mourir. Elles gueulaient, on les électrocutait.
Et les tueurs buvaient des canettes de bière : pour eux, c'était
un jeu. C'était la folie. Voyez ce déplacement : les bêtes,
c'étaient les hommes, et les humains, les bêtes." Les
viandes, incarnation de la violence et de la mort, éclatent dans
les images, corps morcelés ", sans organe", comme l'écrivait
Artaud : "Le corps est le corps Il est seul Et n'a pas besoin d'organe
Le corps n'est jamais un organisme Les organismes sont les ennemis du
corps.
Deleuze, dans Francis Bacon, Logique de la sensation, commente : "Le
corps sans organe...c'est un corps intense, intensif...La Figure, c'est
précisément le corps sans organe...La viande est cet état
du corps où la chair et les os se confondent localement...La viande
n'est pas une chair morte, elle a gardé toutes les souffrances...Bacon
ne dit pas "pitié pour les bêtes", mais plutôt
tout homme qui souffre est de la viande. La viande est la zone commune
de l'homme et de la bête...Le peintre est boucher..." Deleuze
cite alors Bacon lui-même : "J'ai toujours été
touché par les images relatives aux abattoirs et à la viande,
et pour moi elles sont liées étroitement à tout ce
qu'est la Crucifixion...C'est sûr, nous sommes de la viande, nous
sommes des carcasses en puissance. Si je vais chez un boucher, je trouve
toujours surprenant de ne pas être là, à la place
de l'animal." Deleuze précise : "L'homme qui souffre
est une bête, la bête qui souffre est un homme. C'est la réalité
du devenir. Quel homme révolutionnaire en art, en politique, en
religion ou en n'importe quoi, n'a pas senti ce moment extrême où
il n'était rien qu'une bête, et devenait responsable non
pas des veaux qui meurent, mais devant les veaux qui meurent." Quelle
proximité entre cette lecture philosophique de l'oeuvre d'un grand
peintre de notre siècle et ce que nous ressentons devant les Abattoirs
d'Ennadre qui a, par ailleurs, cliché son autoportrait, projetant
le contour imaginaire de sa figure sur un fond de viandes. Qu'il serait
stupide de se poser la question de la ressemblance, tant il est clair
qu'en la circonstance, comme pour Deleuze : "La tête-viande,
c'est le devenir-animal de l'homme.
" Le mode d'Ennadre n'est jamais illustratif, narratif, ni figuratif,
mais "figural" ; "libérer la Figure", "arracher
la Figure au figuratif", autant d'expressions deleuziennes qui caractérisent
adéquatement le sens de sa démarche. Si parfois ses images
se rapprochent de l'abstraction, elles ne s'y ancrent jamais définitivement
car il poursuit la Figure et la sensation émanant de la violence
: "Moi, ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il y a derrière
le sujet, la naissance, la mort, afin de sortir de la violence. Les massacres
et la barbarie, je les ai vus dans les abattoirs. Cette violence horrible,
ma lumière essaie de la réparer, montrant l'horreur de cette
violence, et non pas les spectacles d'horreur qu'elle produit." Retrouver
dans la mémoire la violence vécue, s'en approcher partout
où il la voit afin de nous en éloigner et l'exorciser en
"déclenchant le sentiment de non-violence". Et Deleuze
de conclure : "A la violence du représenté (le sensationnel,
le cliché) s'oppose la violence de la sensation. Celle-ci ne fait
qu'un avec son action directe sur le système nerveux, les niveaux
par lesquels elle passe, les domaines qu'elle traverse : Figure elle-même,
elle ne doit rien à la nature d'un objet figuré. C'est comme
chez Artaud : la cruauté n'est pas ce que l'on croit, et dépend
de moins en moins de ce qui est représenté."
Les Morts exhumés du Vésuve ont la beauté d'une résurrection.
Ennadre n'y photographie pas les morts, mais le moment précis où
l'archéologue les libère enfin de la lave du volcan. Au
musée, ils ne seront bientôt plus qu'alignements d'os rangés,
lavés et classés. Mais à l'instant où on les
découvre, c'est une mémoire qui surgit ; des squelettes
lumineux se rappellent l'effroi qu'ils ont confié à la terre
; ils n'ont pas bougé depuis le jour de leur enfouissement, il
y a presque 2000 ans. Leur réapparition était inimaginable,
comme si le temps s'était immobilisé, comme si la mort avait
finalement perdu la partie. Abolition de l'histoire, éternel retour,
triomphe non de la mort, mais de la mémoire. Ce défi au
temps projette l'oeuvre dans le mythe où s'inventent, pour expliquer
les mystères du monde, comme ici justement, des images fabuleuses.
Le merveilleux du mythe transfigure ce petit corps presque squelette,
mi-ombre mi-ombre portée, qui commence à s'extraire du caveau,
ébranlé par les rayons d'un soleil sépulcral ; dans
les icônes d'Ennadre, le mythe diffuse toute la force de sa magie
; il devient cosmos, univers.
Plus l'oeuvre est mythogène, plus grande est sa force mythologique,
plus l'individu Ennadre se cache, plus sa présence s'éclipse
: il aimerait disparaître complètement dans son oeuvre, s'y
dissoudre, parce qu'alors elle n'aurait plus besoin de lui, existerait
dans l'évidence de son universalité, affranchie de son géniteur.
Ainsi aurait-il retrouvé le statut de l'artiste : non un ego survalorisé
, une vedette, mais un simple support absent, une circonstance inutile,
un sujet dans le sens premier du mot : "celui qui est dessous",
au degré zéro, et qui cède le pas devant la forme,
la Figure, la substance et la puissance mythologique de l'oeuvre existant
enfin, autonome par la seule fonction symbolique qu'elle exerce. Cette
volonté de disparaître, ce désir de s'abolir et de
s'ensevelir dans l'oeuvre, Ennadre l'exprime avec une particulière
acuité dans L'Empreinte du pendu, qu'il appelle parfois Autoportrait
II: "Arriver à être zéro...n'y être plus
que pour rien...me supprimer...je suis un pendu." Pas l'ombre d'un
mélodrame ici : Ennadre n'est ni suicidaire ni auto-meurtrier,
mais un simple pendu qui vit, mange et boit, travaille, un condamné
à mort, comme nous tous, mais qui à chaque cliché
réinterprète sa condamnation. Dans l'image, le pendu n'est
plus là ; seule reste son empreinte sur le mur, estompée
par le temps : traces, incrustations, lignes et formes diffuses tirées
de bas en haut, du noir au blanc, par l'ombre de la corde. Splendeur du
fantasme sublimé. Cette humilité, étonnante chez
un artiste contemporain, ne nous abusera pas ; elle montre qu'Ennadre
ne se satisfait pas de gloriole, mais participe de la plus grande des
ambitions, être à la hauteur de l'art, même, et surtout,
au-delà de lui-même.
En 1989, à Fès, ville grouillante de ruelles aux maisons
fermées, d' artisans au travail, colline ensoleillée des
morts qui veillent sur les vivants, Ennadre a retenu quelques Pierres
tombales et pavés de la médina de Fès. L'épaisseur
du temps dans une porte en bois sculpté, pleine d'histoire et chargée
d' "aura". Pierres tombales où l'écriture arabe
calligraphiée, belle à en perdre la voix, dessine les secrets
de son message immobile.
Les Fresques de Lascaux l 'ont conduit à s'interroger sur leur
sens, intuitivement, avec les yeux. La profondeur des ombres, jointe à
la clarté de son regard, stigmatise le sacré qui règne
dans ces cavernes. Sortilèges et magie propres au monde de la chasse,
sait-on, mais surtout conjuration de la mort infligée à
l'animal. Georges Bataille, auteur d'un Lascaux ou la Naissance de l'art,
n'est pas loin, lui qui, dans L'Erotisme, écrivait : "Lascaux
où un bison mourant affronte l'homme qui peut-être l'a tué
auquel le peintre a donné l'aspect d'un mort. Le sujet ...serait
le meurtre ou l'expiation."
Le désir de retrouver l'origine et la genèse de l'aventure
humaine hante Ennadre, bien que, et il le sait, toute tentative de le
satisfaire soit vaine. Qu'importe, le tragique sera au coeur de ses Vestiges
paléontologiques, où, à mille lieues d'un paradis
terrestre, les traces des premiers hommes prennent forme dans un chaos
d'os et de terre tremblée animé par les tourbillons lumineux
du mythe : l'image rêve...
Comme au temps de la Renaissance, Ennadre a reçu en 1991 une commande
de la Caisse des monuments historiques pour faire un livre sur Notre-Dame
de Paris. Il n'était jamais entré dans ce monument, ignorait
tout du catholicisme, comme d'ailleurs de la religion musulmane. Son angle
de vue n'en est que plus saisissant, comme si une sorte d'inconscient
culturel opérait en lui. Lorsqu'Eve tend à Adam le fruit
de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, Adam resplendit en pleine
lumière alors qu'Ennadre, ignorant de ce qu'il fait, voile Eve,
d'un coup d'ombre sous la tireuse : son visage est presque noir. Sur une
toile accrochée au mur, le long tuyau de l'aspirateur de l'employé
qui fait le ménage peut faire penser à la lance de l'officier
romain qui transperce le Christ. Dans une autre image, la mort, réduite
à un mouvement d'étoffes qui enveloppe son squelette, ne
montre que les os de sa main. L'imaginaire d'Ennadre s'inscrit dans ce
qu'il a retenu de la cathédrale. Il cadre les détails à
sa manière, et fixe ses visions, morceau après morceau,
à la façon des bouchers de la médina qui découpent
l'agneau. Le monument se morcelle en pans de lumière et vues rapprochées.
Ennadre est allé à Auschwitz en 1992. Une nécessité
intérieure l'a poussé à se rendre dans le lieu paroxystique
de l'horreur et de la barbarie, où les mots et les images, le plus
souvent, trahissent de façon insupporable. De l'esthétisme,
en la circonstance ferait frémir. Ennadre regarde avec respect
les clichés historiques qui gardent la mémoire et n'inscrit
sur sa pellicule que son impression d'horreur contemporaine. Aucune vue
générale sur le camp et ses baraquements, aucun montage
d'images d'époque, mais des gros plans, comme des cris, sur les
chaussures, les casseroles, les valises avec les numéros, les noms
et l'origine des Juifs ainsi désignés. Ce sont des restes
qu'Ennadre a photographiés, des traces vivantes qui disent que
l'extermination restera inoubliable à jamais. Ces objets familiers
sont les visages définitifs des gazés, et le four, tel qu'en
lui-même, dénonce la préméditation industrielle
et organisée du crime. Images de mémoire non descriptives,
matières de mal absolu, ineffaçables, accusatrices, conjuratrices.
Dans sa quête de la naissance et de la mort, lorsqu'Ennadre a la
chance de rencontrer un grand ancêtre, un vieux frère en
humanité, il ne résiste pas. Apprend-il en 1992 que l'on
vient de découvrir dans le Tyrol du sud "L'homme des glaces",
habitant de notre terre pendant l'âge de pierre, il lui rend immédiatement
visite et l'annexe à sa galerie de portraits anonymes de vedettes
qui se sont donné le temps d'attendre leur jour de gloire, comme
les morts exhumés de Pompéi. Ennadre reforme son ancêtre,
et par là nous informe sur l'être et le néant du temps
humain. Le mouvement tendu du bras et la lumière du poing éclairent
ce corps aux chairs momifiées : on sent comme une volonté
pétrifiée et définitive, une sorte de défi
venu de la nuit des temps.
Avec Pêche et poulpes, toute la lumière sort des yeux exorbités
des poissons, comme si leur étouffement coupait le souffle du monde.
Les mille bras tentaculaires des poulpes enlacés dansent, amples
mouvements de grâce et de majesté, blancs-gris-noirs, final
d'un ballet tragique.
Au cours des années 1993-1995, Ennadre est allé au Bénin
et à Haïti immobiliser une autre sorte de passage à
la limite et de dissolution, implosion et explosion du corps, celle qui,
à travers danses, extases, délire et Transes, cherche à
sortir de soi-même. L'image des corps en état second se fait
alors panorama en mouvement d'ombres, formes et lumières spirituelles.
A l'Alhambra, devant le faste et la magnificence, Ennadre a fui les cartes
postales. Il se limite à un choix de clichés quintessentiels,
des heurtoirs sur les portes, par exemple : on ne sait plus si la main
est de fer ou de chair. Les vues générales ne l'intéressent
pas, mais les détails, qui concentrent en eux-mêmes, par
traits d'ombre et de lumière, l'esprit, la durée, l'épaisseur
affective et historique du lieu, sa beauté, son génie.
"Ay ! mi toro !" Vous vous rappellez les photographies d'Ennadre
intitulées "Boucherie". En 1996 il revient sur le thème
et varie après un voyage à la Féria d' Arles. De
la corrida, il ne retient pas le spectacle, les passes, ni la mise à
mort mais le rapport des hommes avec le taurreau touché à
mort. "Ay ! mi toro" ! Ce n'est plus la bête tuée
en série dans les abattoirs industriels, mais le dépeçage
quasi religieux d'un animal qui vient de mourir dans l'arène :
sa chair, aux yeux d'Ennadre, continue son combat. D'où une exultation
plastique particulièrement aboutie. La beauté, la tension,
la folie de la corrida transforment le corps de la victime en grands pans
de viande qui esquivent encore les couteaux des bouchers. Pour Ennadre,
le dernier acte tauromachique se joue, se danse, après la mise
à mort. L'aspect parfois réaliste des "Boucheries"
s'éclipse ici devant des élaborations formelles, parfois
abstraites, lyriques et incantatoires. Cornes, yeux, chairs et os mêlés
composent des apothéoses visuelles. Ennadre atteint, dans ce travail,
un point d'aboutissement qui remonte loin dans sa démarche créatrice.
Au moment de laisser notre lecteur à ses sensations dans le monde
d'ombres et de lumière d'Ennadre, arrêtons-nous, pour notre
part, à la commotion que nous avons éprouvée dès
le premier instant et qui est allée s'approfondissant jusqu'au
noir le plus lumineux, la lumière noire d'Ennadre, épicentre
de son oeuvre. Emotion esthétique forte, choc, mais surtout rappel
dynamique chargé d'énergie et de lucidité. La finalité
de cette oeuvre est le désir, sans cesse réaffirmé,
de conjurer la violence odieuse, indigne de l'homme. Conjuration de la
violence par la création de son contraire, la beauté. Loin
de toute célébration morbide, l'extraction de cette beauté
et sa substitution à la violence relève d'un acte politique,
au sens métaphysique du terme.
"Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques",
chantait l'Hymne à la Beauté de Baudelaire dans Les Fleurs
du mal, qu'Ennadre interprète l'objectif à la main, non
comme un fusil-à-lunette, viseur tendu vers la cible à abattre,
mais comme une caresse sur la part de vie qui ne peut, ni ne doit, être
massacrée par les hommes, leur liberté. Dans les affres
de la violence inhumaine, demeure cependant caché un "je-ne-sais-quoi,
un presque-rien,"comme une ombre d'amour ; encore doit-on le voir
et le saisir : seul, le noir absolu est capable d'éclairer cette
petite lumière que l'homme n'a pas le droit d'éteindre,
sous peine de devenir plus bête que les bêtes sauvages. Cette
finalité majeure de l'oeuvre confère leur unité au
projet et aux images. De même que la lumière a une vitesse
constante, on aimerait écrire que tout chez Ennadre est gouverné
par une constante. Mieux que des thèmes, nous sommes en présence
de variations sur un seul et même thème, la mort. Mais s'en
tenir à cette constatation serait ou trop, ou trop peu. Ennadre
s'inscrit, certes, dans la vaste tradition qui place la mort au coeur
de toute création d'art. Les danses des macchabées, les
tombeaux, toute une littérature qui va de Montaigne à Bataille,
pour se limiter dans l'histoire et la géographie, balisent le terrain
: la condition mortelle de l'homme engendre les artistes. Vrai, mais par
trop général : l'essentiel reste à dire. La mort
donc, mais laquelle, comment et pourquoi ?
On aura remarqué que, depuis les mains, isolées du corps
pour exprimer la douleur, le poids du temps et la mort, toutes les photographies
d'Ennadre après les Accouchements, des Abattoirs aux Vestiges paléontologiques,
prennent pour sujet des êtres, animaux ou humains, au moment précis
où ils vivent leur mort, comme le suggérait le titre de
l'exposition La Mort vive. Ce qui fascine Ennadre, c'est le passage, le
point-limite, l'instant de vérité où la mort est
juste déjà là alors que la vie vient juste de cesser
d'y être. Tout faire pour éterniser ce moment, en extraire
la quintessence, s'en approcher, en garder la mémoire, dans une
intention de vie. "Je trouve la mort et ça me fait renaître."
Ennadre exprime ainsi pourquoi la médiation de la naissance s'est
imposée à lui pour le mener vers l'insaisissable mystère
de la puissance vitale de la mort. "O mort mystérieuse",
lançait Rimbaud qui, à propos de l'homme, affirmait dans
"Soleil et Chair" : "Oui, même après la mort,
dans les squelettes pâles Il peut vivre, insultant la première
beauté ! " Une telle avancée, d'inspiration irréligieuse,
impose au poète de faire la lumière dans le noir, Une Saison
en enfer : "Je vais dévoiler tous les mystères, mystères
religieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cosmogonie,
néant.
" Comme lorsque nous avons fait allusion à tel ou tel artiste,
il ne s'agit pas de signaler ici une ressemblance, une filiation ou une
identification, mais simplement de suggérer une affinité,
inconsciente chez Ennadre, une vibration. Dans un tout autre univers,
sorties de leur contexte apologétique étranger à
Ennadre qui s'en tient au monde de l'immanence, on entend en écho
les paroles d'un Bossuet, lorsque, au Louvre, devant les grands assemblés,
il s'étonnait : "C'est une étrange faiblesse de l'esprit
humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se
mette en vue de tous côtés et en mille formes diverses."
Point n'est besoin à Ennadre de croire à une quelconque
Providence divine pour raviver la force de l'esprit humain et conjurer
son "étrange faiblesse".
L'image ici concentre toutes les énergies, celle d'Ennadre, les
nôtres, et les réoriente vers la vie : tensions, intensités,
tragique. Aucun artifice, pas le moindre contre-jour, mais du noir, de
la lumière, de la contre-mort. Ce monde est habité par le
mythe, celui de l'origine et des fins, celui de la renaissance. L'ordre
du cosmos manifeste l'indissociabilité de la vie et de la mort
que seule une vision poétique peut dévoiler.
Alors, Ennadre, photographe ou autre chose ? Question dérisoire.
Il sculpte la lumière des catastrophes. Sa logique est celle d'un
plasticien qui s'appuierait sur les Principes d'une esthétique
de la mort. Il vous percera l'oeil jusqu'au cerveau, en pleine chair.
Unique en son genre, l'oeuvre d'Ennadre a sa place parmi les plus grandes.
La voir, c'est écouter les Kindertotenlieder de Malher, avec la
voix de Kathleen Ferrier...
François AUBRAL
Copyright © 1996 François Aubral
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