Dans ses immenses photographies
nocturnes, Touhami Ennadre piste la difficile dialectique entre la vie
et la mort, une relation qui depuis toujours circule au travers de la
conscience elle-même et la forme. Ses photos imposantes, sombres
comme le jais, fonctionnent comme des emblèmes modernes de la violence
qu’on trouve au cœur même de l’existence humaine.
Elles donnent un témoignage silencieux des ravages du temps qui
brisent les corps vieillissants, la rupture corporelle que constitue la
naissance, les actes volontaires de sauvagerie qui ravagent des populations
entières, les couches successives du vieillissement qui scandent
physiquement le monde de la nature.
La vision pénétrante d’Ennadre révèle
une « culpabilité » culturelle collective ; elle révèle
la brutalité sous-jacente à toutes formes de vie. Cependant,
son œuvre n’est pas moraliste au sens conventionnel. Des scènes
de naissance ou d’abattage, par exemple, sont présentées
sur le même plan ; la même luminescence noire infiltre et
définit les images des deux thèmatiques.
Le format immense des photographies d’Ennadre – pas tout à
fait grandeur nature mais à l’envi – confère
à chacun de ses sujets un sentiment identique de gravité
et de profondeur. La tonalité noire lustrée qu’on
trouve dans toute son œuvre rend élégantes même
les images les plus sombres. Cependant, la stratégie esthétique
d’Ennadre n’est pas la réduction. Au contraire, son
approche conceptuelle constante, de photo en photo et de thème
en thème, souligne l’équation subtile entre vie et
mort qui forme l’essence même de son œuvre.
Il y a une classification méticuleuse dans le travail d’Ennadre.
Il travaille exclusivement sur des séries ordonnées par
sujet ou par concept, bien que le nombre de photos varie d’une série
à l’autre. Cette approche dénote son besoin de capter
méthodiquement les variations autour d’un même thème.
Quand elles sont vues ensemble (comme une archive), les photographies
d’Ennadre tracent les contours de territoires ontologiques : naissance,
âge, temps, souvenirs, souffrance, mort. Même une liste partielle
des différentes séries d’Ennadre transmet la profondeur
et l’étendue de ses recherches et la teneur existentielle
de ses projets. En 1982, par exemple, il photographiait des accouchements
à la maternité de l’Hôtel-Dieu à Paris,
et capturait sur film l’instant de la naissance – un début
qui marque indéniablement le lancement du processus de vieillissement.
La série suivante était consacrée à des abattoirs
de Stockholm, Munich et Marrakech entre 1983 et 1985. Ce ne sont pas des
photos architecturales mais plutôt des gros plans atroces sur des
carcasses animales destinées à devenir de la viande. Les
tas d’animaux tronçonnés et les morceaux de dépouilles
de chair animale apparaissent presque comme des abstractions, comme des
études sculpturales en noir et blanc. Pourtant, dans ces portraits
sans ménagement de carnages, dans leur silence spectral, ces images
rendent la mort incarnée. De même, les photos de créatures
marines tirées de leur environnement naturel dans la série
« Poissons et Pieuvres » de 1992-93, illustrent le thème
de l’anéantissement. Des piles de poissons fraîchement
pêchés, entrelacés et encore frétillants, sont
photographiés au cours de leur asphyxie. Dans le contexte plus
large de la typologie d’Ennadre, cette série peut aussi être
interprétée comme une allusion au caractère cyclique
de la vie ; après tout, la genèse de toutes formes de vie,
y compris la nôtre, a pour berceau les fonds marins.
Une autre série produite en 1992 amena Ennadre en Pologne, où
il immortalisa les vestiges hantés d’Auschwitz. En se concentrant
encore une fois sur des détails plutôt que sur la totalité
d’une situation donnée, il photographia des valises confisquées
aux prisonniers des camps de la mort, où étaient inscrits
dates, codes numéraires, et désignations ethniques : «
Juden », « Pollak », etc. Ni commentaire ni légende
ne sont nécessaires ; la clarté de la vision d’Ennadre
et son économie de moyens évoquent à elles seules
l’idée terrifiante que ces bagages ont appartenu à
des individus particuliers et qu’ils ont atteint leur destination
finale. Ces photographies attestent de la capacité du trivial à
renforcer l’horreur profonde associée à l’Holocauste
et, plus généralement, à toute forme de génocide.
Selon Ennadre, « la technique importe peu, c’est, au plus,
un moyen. » A défaut d’avoir eu un enseignement formel
de la photographie, il a développé une méthode de
travail fort originale, qui obscurcit le sujet autant qu’il le révèle,
une stratégie qui met l’accent aussi bien sur le processus
optique que sur l’objet de notre vision. Ennadre travaille avec
un appareil Hasselblad, auquel il attache deux lampes torches (une au-dessus
et une en dessous), dont les faisceaux convergent sur un point à
mi-chemin entre le centre du sujet et la lentille elle-même. Cette
forme d’éclairage inhabituelle a pour but de contrôler
ou bannir toute ombre non désirée dans la photo. Les sujets
sont photographiés en grand-angle de très près, ce
qui enlève à l’image toute illusion de profondeur.
Les distorsions spatiales et l’aplatissement calculé de l’image
sont corrigés au cours du tirage et de l’agrandissement,
quand Ennadre manipule ses planches, rajoute du relief ou de la lumière.
C’est également au cours de ces phases qu’il masque
toutes les informations contenues à l’arrière-plan
; en dehors de ce qui est le plus central, le plus iconique, tout est
relégué dans l’obscurité totale. L’effet
est comparable à une silhouette en négatif : les détails
périphériques de la scène sont effacés par
l’obscurité, et le sujet isolé semble surgir de l’ombre,
comme illuminé par une source intérieure inconnue.
La notion de silhouette contenue dans les images d’Ennadre provoque
une résonance étymologique qui suggère une lecture
plus profonde de son travail.
L’acception anglaise du mot « silhouette » dérive
du terme français « portrait à la silhouette »
et peut signifier aussi bien « contour » que « esquisse
». La définition en est : « un objet intentionnellement
tronqué ou rendu incomplet, quelque chose à valeur éphémère
». Cette référence à l’état transitoire
(pour définir une forme de représentation) accentue encore
plus les allusions à la mort dans l’art d’Ennadre et
leur correspondance avec l’acte photographique lui-même. Il
a été établi depuis longtemps que la photographie,
que ce soit une pratique esthétique ou une forme de documentation,
a des connotations qui s’étendent bien au-delà du
biographique, du factuel, ou du créatif. Une capture instantanée
d’un sujet du monde empirique et son isolement dans un domaine séparé
défini par la stase et le silence ; la photographie, dans toutes
ses formes, est inextricablement liée à la mort. Comme l’a
observé Susan Sontag :
Toutes les photographies sont des memento mori. Prendre une photo de quelqu’un
(ou de quelque chose), c’est participer à sa mortalité,
sa vulnérabilité, sa mutabilité. C’est précisément
en tranchant un moment et en le gelant que toutes les photographies témoignent
de la marche implacable du temps.
Cette observation a été formulée de manière
poignante par Roland Barthes dans Camera Lucida, une méditation
sur la photographie. Selon Barthes, « le retour des morts »
est latent dans chaque photographie, chacune est un rappel irréversible
que tout objet photographié n’existe plus en l’état
dans lequel il a été dépeint ; le moment capturé
est perdu pour toujours, si ce n’est sous la forme d’une image
bidimensionnelle appelée à flétrir. Ainsi, la photographie
enregistre froidement et cruellement ce qui est déjà perdu
dans le temps, tout en capturant ce qui sera perdu à nouveau –
dans la mort.
La fixation de Touhami Ennadre sur la mort (et en particulier dans sa
manifestation au cours du processus photographique) est comparable à
celle de Barthes, dont les méditations sur le rapport entre la
photographie et la mort ont été suggérées
par un cliché d’enfance de sa mère décédée.
Les premières expériences d’Ennadre avec un appareil
photo datent des années 1970, à Paris, au moment de la mort
de sa mère (sa famille avait émigré du Maroc dix
ans plus tôt). Ayant appris qu’elle souffrait d’une
maladie mortelle, Ennadre réagit en enregistrant sa présence
éphémère, en imprimant sa mémoire par la photographie.
La mort de sa mère devint inextricablement liée à
sa carrière de photographe et à son usage poétique
du médium. Comme il l’explique : « J’ai toujours
été escorté par mon passé, ma solitude et
ce que j’ai vécu. C’est idiot, mais je ne peux pas
parler de mon travail sans parler de ma mère, parce que je viens
de quelqu’un. J’ai été le témoin de sa
vie, et mon œuvre est simplement un témoignage sur cette personne
que j’ai connu. » La première série qu’Ennadre
a exposée, « Les Mains, le Dos, les Pieds » 1978-82,
venait des photos qu’il a prises à l’enterrement de
sa mère. Au lieu de photographier les visages de sa famille pour
en capturer les expressions de deuil, il cadra leurs mains, les gestes
qui traduisaient leur douleur de la manière la plus succincte et
la plus sincère. Ennadre réutilisa cette synecdoque au cours
de voyages en Asie, durant lesquels il photographia, en très gros
plan, les mains, les pieds et les dos d’individus dont la peau usée
et marquée raconte une multitude de sagas personnelles. Tels des
palimpsestes, ces corps ridés et contorsionnés révèlent
les joies et les peines d’une vie pleinement vécue. Bien
qu’anonymes (on ne voit que leurs extrémités flottant
au-dessus des ombres), ces fragments corporels portent les vestiges d’années
perdues à jamais ; elles témoignent de ce qui a été.
La trace physique, en tant que signe de ce qui a déjà eu
lieu, en tant qu’enregistrement du passé, se répercute
dans toute l’œuvre d’Ennadre. Par bien des aspects, les
implications théoriques de la « trace » constituent
le cœur même de son projet photographique. En tant que forme
de signification visuelle, la photographie peut s’entendre, en termes
sémiotiques, comme une partie d’une plus large pratique par
laquelle le sens est généré et transmis. Grâce
à ses dons de mimétisme – sa capacité à
rendre la même apparence que le monde perçu – la photographie
opère de façon iconique. En d’autres termes, la photographie
reproduit son sujet, et donc, conceptuellement, (re)présente ce
sujet en son absence. Dans ce contexte, ce médium diffère
peu de la peinture figurative ou de la sculpture qui cherchent à
simuler la réalité. Mais, grâce à sa technologie
unique, la photographie fonctionne aussi comme un signe indexical.
« Indexical » a été défini par le philosophe
positiviste américain Charles Sanders Pierce comme un processus
de signification dans lequel le signifiant est lié au signifié
par une connexion explicite et contiguë au monde empirique. Un index
est, par conséquent, la marque physique ou la trace d’une
certaine entité ou d’un événement qui, à
son tour, devient le signifiant de cette entité ou cet événement.
L’index peut prendre plusieurs formes visibles ; une cicatrice pour
une blessure, un éclair pour un orage, des traces de pas pour un
passage, des ombres portées pour une présence, pour ne nommer
que quelques exemples variés.
Dans le cadre du modèle photographique, la trace du monde visible
est physiquement imprimée par la lumière quand elle interagit
avec les produits chimiques sur le papier photosensible. La photographie
est donc l’impression d’un objet ou événement
empirique qui attire l’attention sur ce qui a été,
mais qui n’est plus. La notion d’ « indexical »,
en tant que signe qui représente un monde qui ne peut être
évoqué qu’au passé, est omniprésente
dans l’œuvre d’Ennadre. Ses photos, indexicales par nature,
nous fournissent des exemples de l’index et de son rapport au passé,
à la perte et à la mémoire. Une série de 1990
représentant les fresques de Lascaux, par exemple, recoupe l’indexical
de manière subtile mais irréfutable. Au milieu des différentes
représentations d’animaux préhistoriques sur les murs
de la caverne, on trouve des empreintes de mains humaines qui signifient,
à travers une contiguïté physique totale, la présence
d’un « auteur » à la naissance de l’art.
Dans la série « Les Morts Exhumés du Vésuve
» 1985-90, Ennadre emploie l’indexical pour représenter
la mort dans ce qu’elle a de plus soudain et implacable. Au cours
de fouilles archéologiques à Pompéi et alentour,
il photographia les corps des victimes que l’éruption du
Vésuve en l’an 79 a recouverts de cendres volcaniques et
de scories. Figés éternellement dans des positions de terreur,
ces personnages pétrifiés renvoient physiquement au moment
de leur mort. Ils sont devenus l’index de leur propre exécution.
Toujours intrigué par cette frontière fragile qui sépare
la vie de la mort, Ennadre fit en 1991 une série intitulée
« Vestiges Paléontologiques », pour laquelle il photographia
les fossiles de créatures des temps anciens. Encore une fois, l’artiste
invoque l’indexical (en l’occurrence, les empreintes primitives
de créatures autrefois vivantes) pour signifier l’absence.
Cependant, cette œuvre est loin de produire un effet mélancolique.
Les photographies d’Ennadre représentent l’index dans
ses formes multiples pour en extraire le transitoire, pour exposer le
pouvoir du temps, et pour démystifier cet irréversible passage
de la vie à la mort tel que nous le connaissons.
Nancy SPECTOR
Copyright © 1995 Nancy Spector.
|